#01

Bauge & Paille

"La maison paysanne réinventée"

Autoconstruction
Anne Lequertier et Simon Martin


Entreprise
Les Guêpes maçonnes

 

Technique
Piliers en bauge, isolation paille

 

Matériaux
Terre, paille, bois, pierre, chaux

 

Surface
100 m²

 

Coût
81 500 euros

 

Livraison
2018

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La première étape de notre « Tour de France » nous conduit dans le département de l’Orne à quelques kilomètres de Caen. Anne Lequertier et Simon Martin habitent à Taillebois, petit village situé au coeur de cette « Suisse normande » dont les charmants paysages mêlent les escarpements rocheux au bocage champêtre. Depuis des siècles, les maisons paysannes traditionnelles sont construites ici en empilements d’une terre crue généralement mélangée à des fibres végétales ou animales. On donne le nom de bauge, ou encore de masse, à ces matériaux naturels de terre. Érigés à l’aide d’outils agricoles, les murs s’avèrent suffisamment résistants pour être porteurs une fois dressés.

Tous deux ex-ingénieurs en bâtiment, thermique pour l’une, structure pour l’autre, Anne et Simon ont voulu renouer avec l’histoire de cette construction locale en terre crue. En 2013, quand ils décident de construire eux-mêmes leur maison, ils optent, à la croisée des chemins entre théorie et pratique, pour des matériaux à base de terre, de paille et de bois en se lançant le défi de mettre en oeuvre les connaissances acquises lors d’une formation en écoconstruction. Les six piliers qui assurent la stabilité de la maison sont fabriqués en bauge tandis que les murs sont remplis de paille pour obtenir une régulation thermique optimale. Le résultat est à la hauteur des espérances de nos deux ingénieurs devenus maçons spécialisés dans la construction en terre crue. Élégante esthétiquement et performante fonctionnellement, leur maison démontre avec brio qu’on peut bâtir aujourd’hui beau et confortable avec des matériaux exclusivement locaux.

DÉCRYPTAGE

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500 petites bottes de paille ont été
récupérées chez un agriculteur voisin.
Pour la modique somme de 3,50 euros pièce, comprenant la livraison sur site par tracteur, le coût de l'isolation en paille de cette maison ne dépasse pas 2 000 euros.

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Une fois enduite avec un mélange à base de terre, de chaux et de sable, la paille est protégée et le mur peut respirer.

Depuis 11 000 ans, la terre reste le principal matériau de construction utilisé dans le monde. Un tiers de l’humanité vit encore dans une maison bâtie au moins partiellement en terre crue. La bauge est une des techniques de mise en œuvre de la terre. Elle consiste à empiler des mottes les unes sur les autres jusqu’à réalisation d’un mur monolithique. 

 

Les mottes sont constituées de terre préalablement mélangée avec des fibres et de l’eau. Les fibres permettent la bonne tenue du matériau, l’eau est nécessaire pour activer le pouvoir collant de l’argile. Le mélange doit avoir la consistance de pâte à modeler tout en restant assez solide pour que les constructeurs puissent se lancer la motte d’un seul tenant de la main à la main.
On rencontre des murs en bauge dans de nombreux pays du monde avec des variantes propres aux traditions et savoir-faire locaux, une culture constructive vernaculaire résultant d’une combinaison entre les activités économiques d’un territoire et les matériaux qu'on y trouve. En France, les constructions en bauge se situent surtout en Bretagne et en Normandie. Dans ces régions, durant toute la longue période où le monde économique est resté majoritairement paysan – jusqu’au milieu du XXe siècle environ –, on a bâti avec la terre, le bois et la paille à disposition en se servant des outils agricoles, fourche, trique, paroir, pour les mettre en œuvre.
En tant que matériau, la terre présente des intérêts multiples : elle est locale, donc facilement accessible à tous ; elle ne demande rien d’autre que l’énergie humaine pour être mise en œuvre (ni machine ni transformation) ; elle peut être réemployée à l’infini. En tant que technique constructive, la bauge permet de réaliser des murs porteurs et apporte beaucoup d’inertie. En revanche, elle ne constitue pas un bon isolant thermique.

Bauge + paille
En s’inspirant de la culture constructive locale pour concevoir leur maison, Anne et Simon, alors néoruraux fraîchement implantés dans l’Orne, se sont d’emblée inscrits dans la continuité historique du territoire où ils s’installaient. Ils ont cependant décidé d’apporter des modifications à ce système constructif vernaculaire pour rendre leur habitation plus confortable. 
La bauge n’a été employée que pour édifier les six piliers porteurs qui soutiennent à eux seuls le plancher et la charpente de la maison. Les murs entre les piliers ont ensuite été remplis de bottes de paille, la paille ayant pour propriété de piéger l’air à l’intérieur de ses fibres, ce qui en fait un excellent isolant thermique. 
La combinaison de la terre pour les piliers et de la paille pour les murs a ainsi permis de répondre à la fois aux normes thermiques réglementaires et aux exigences de confort des habitants autoconstructeurs.

 

Construire avec des matériaux locaux
Pour tous leurs matériaux et à toutes les phases de leur chantier, nos deux ingénieurs reconvertis maçons en écoconstruction ont mis un point d’honneur à ne se rendre dans aucune chaîne de distribution de matériel du bâtiment. Réfléchissant aux alternatives possibles, ils ont chaque fois privilégié les ressources les plus proches. 
Pour leurs fondations, ils ont utilisé des pierres provenant d’une ruine des alentours ; pour leurs murs, des bottes de paille fournies par leur voisin agriculteur ; pour leur plancher et leur charpente, du bois issu des forêts de l’Orne situées 
à quelques kilomètres de chez eux.

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ANATOMIE

1. Bauge
Cette technique consiste à monter des murs massifs en terre crue par l’empilement de mottes composées d’un mélange plastique de terre et de fibres végétales.

2. Paille
Cette tige de céréale provient directement  d’un champ de blé voisin, elle est conditionnée sous forme de petites bottes avant d’être acheminée sur chantier à quelques kilomètres.

3. Pierre
Les fondations cyclopéennes assurent  les assises de la construction. Très peu énergivores, elles sont réalisées sans ferraillage, avec  de la chaux et des pierres récupérées sur site.

4. Bois douglas
Directement issu d’une forêt du département de l’Orne, le douglas associe de remarquables propriétés mécaniques  à un niveau de durabilité naturelle élevé.

5. Enduit terre
L’argile, un matériau de construction utilisé depuis des millénaires, est une ressource renouvelable, abondante 
et locale qui assure une régulation hygrothermique de la maison.

 

6. Tomette
Utilisée en revêtement  de sol, la terre cuite se distingue par son excellente inertie thermique, sa résistance aux transformations physiques et ses qualités perspirantes.

 

7. Adobe
Cette technique de brique en terre crue moulée est traditionnellement réalisée à la main  dans un moule en bois. 
La brique est ensuite séchée à l'air libre 
et au soleil.

 

8. Dalle terre
La dalle en terre confère de nombreux avantages constructifs : inertie thermique, régulation hygrométrique, isolation acoustique (bonne absorption des sons) 
et bilan carbone maîtrisé.

9. Ardoise
Leader du secteur, l’Espagne produit un tiers de l'ardoise mondiale, soit 180.000 tonnes par an, et réalise 98 % de son chiffre d'affaires à l'export, dont la moitié vers la France.

10. Brique terre cuite
La brique monomur en terre cuite est à la fois porteuse et isolante. Ce système constructif à isolation répartie équivaut à une maçonnerie traditionnelle doublée de 10 cm d’isolant.

11. Poêle à bois
Ce système de chauffage d’appoint fonctionne avec des bûches et consomme en moyenne trois stères de bois par an, soit une facture de 150 euros pour chauffer la maison.

12. Conduit de cheminée
Au centre de la maison pour assurer un bon rayonnement, le conduit de cheminée est réalisé  en double hauteur et permet un important déphasage grâce à sa masse thermique.
 

ÉTAPES DE CHANTIER

01.Fondations

30 jours

Anne et Simon implantent
les pierres récupérées sur
le terrain qui serviront à terme
de soubassement aux six piliers
en bauge. Cette technique
de fondation cyclopéenne
consiste à placer des grosses
pierres en fond de fouille pour
les noyer ensuite avec des petites
pierres dans un béton de chaux.
Ce type de fondations est moins
énergivore que celles en béton
de ciment armé et plus souple,
ce qui permet de suivre les
déformations du sol et du
bâtiment dans le temps.

02.Bauge coffrée

30 jours

La bauge est une technique de
construction en terre crue
mélangée avec des fibres
végétales. Le pouvoir collant de
l’argile est activé par la présence
d’eau dans le mélange et permet
la bonne tenue dans le temps des
ouvrages. Six piliers en coffrage
ont ainsi été réalisés avec l’aide
d’un maçon spécialisé, Landry
Daviaud, et de quelques
bénévoles. Cette mise en oeuvre
nécessite très peu d’outillage et
favorise le travail collectif en
réseau par la création d'une
chaîne de production.

03.Charpente

en bois

15 jours

Reposant sur les six piliers
en terre crue, la charpente
en bois douglas assure
la couverture de la maison
et le plancher de l’étage. Ce bois,
qui représente un cubage total
de 6 m3, a été acheté dans
une scierie qui exploite une
forêt dans l’Orne à proximité
directe du chantier (moins
de 15 kilomètres de transport).
Pour lever les éléments
préfabriqués de la toiture,
un chariot élévateur a été utilisé
afin de faciliter la mise en
oeuvre des trois fermes en bois.

04.Isolation

en paille

15 jours

Pour garantir une bonne
isolation de la maison, la paille
a été mise en oeuvre comme
remplissage de la structure sur
les surfaces déperditives entre
l’intérieur et l’extérieur. Celle-ci,
compactée en petites bottes
de 37 x 47 x 90 cm, a été
soigneusement préparée
par un voisin agriculteur.
Il est indispensable d’utiliser
une botteleuse conforme
pour assurer la bonne densité
(+/- 100 kg/m3), une faible
humidité (< 20%) et
une longueur fixe (+/- 90 cm).

05.Dalle

de terre

5 jours

Posée sur un hérisson
en graviers qui empêche
les remontées d’humidité
par capillarité, la dalle de terre
présente de nombreux
avantages :
• une excellente inertie
thermique du matériau par
un déphasage important ;
• une régulation hygrométrique
performante par phénomène
de perspiration ;
• une bonne isolation acoustique
par l’absorption des sons ;
• un bilan carbone maîtrisé
par énergie grise nulle.

06.Enduits terre

30 jours

Une maison, à l’image
d’un corps humain, organise
les interfaces entre l’extérieur
et l’intérieur. En comparaison,
ces échanges se matérialisent
par différents transferts. Pour
gérer cette interface, les enduits
en terre crue, à la manière
d’un épiderme, organisent
les flux de température et
d’humidité propres à l’utilisation
d’une maison. Ici, utilisés
avec l’aide d’une projeteuse
mécanisée, ils viennent habiller
la paille et la protègent dans
le temps contre les intempéries.

EN CHIFFRES


C'est la possibilité de réemploi, 
à l'infini de la terre crue après la fin de vie 
du bâtiment.


3 km
Pour acheminer la paille bottelée entre 
le champ de l’agriculteur voisin et les murs 
de la nouvelle maison.


10 km
Parcourus pour récupérer les pierres 
d'une ruine voisine qui seront réemployées 
pour les fondations et le soubassement.


15 km
C'est la distance qui sépare le chantier de la forêt de l'Orne d'où proviennent les essences en bois douglas pour réaliser la charpente.

Profil habitant

    Anne et Simon ont parfaitement su jouer de leur double casquette d’ex-ingénieurs du bâtiment et de néo-maçons en terre crue. 
    Leur analyse fine des propriétés et limites de chaque matériau leur a permis d’améliorer sensiblement un système constructif ancien. Ils n’ont utilisé la terre que pour ses qualités de résistance mécanique à la pression, sa capacité à supporter des charges lourdes. Mais ses maigres performances isolantes les ont conduits à se tourner vers les bottes de paille pour les murs en remplissage entre les piliers afin d’apporter une réponse contemporaine à nos besoins modernes de confort et d’isolation. Une innovation notoire par rapport à la technique vernaculaire de la région n’employant que la terre pour matériau unique des bâtiments. Avec pour résultat une maison très performante n’ayant réclamé qu’une énergie grise très faible.
    Le débat pour rendre nos habitats plus écologiques se cantonne trop souvent à une opposition entre maison suréquipée et maison traditionnelle… et sert trop souvent à disqualifier celle-ci sous prétexte qu’elle souffrirait par nature de trop de carences et de contraintes en termes d’isolation.

    Seuls les procédés techniques présents dans nos maisons modernes suréquipées (VMC double flux, membrane d’étanchéité à l’air…) offriraient des gages de performance thermique suffisants.    Avec la maison en bauge et paille d’Anne et Simon, on découvre l’exemple rare d’un juste équilibre entre les gains d’énergie grise procurés par les techniques traditionnelles paysannes (matériaux locaux, pas de transformation, pas de recours aux machines) et les exigences modernes d’une isolation thermique performante réussissant à se passer des dispositifs techniques liés au suréquipement. Ce sont en effet les enduits perspirants (c’est-à-dire laissant passer la vapeur d’eau) appliqués sur les bottes de paille qui jouent le rôle des membranes plastiques d’étanchéité à l’air aujourd’hui omniprésentes dans le bâtiment moderne.

    De fait, à toutes les étapes de la fabrication, Anne et Simon ont su trouver des solutions simples pour obtenir une efficacité énergétique maximale. Au final, tant du point de vue de la construction du bâtiment que de sa vie ultérieure, leur maison est une proposition écologique modèle qui parvient à éviter l’écueil de la complexité technologique sans nuire à la performance énergétique.

POINT DE VUE DE AD'A

PORTRAIT

L'habitante

Anne Lequertier

Ingénieure thermique, Anne Lequertier a 36 ans. Au terme de ses études, elle a travaillé 7 ans à Paris dans un bureau d’études. Anne et son compagnon Simon Martin ont ensuite décidé de se réorienter vers la construction écologique. D’abord basés à Caen où ils ont suivi une formation avec le GRETA de Coutances pour apprendre à construire avec des matériaux naturels, ils se sont ensuite installés à Taillebois, un petit village de l’Orne de 150 habitants. 

 

ADʼA : Pourquoi et comment avez-vous autoconstruit votre maison ? 


A.L : C’était un vieux rêve de construire nous-même notre maison. Et nous voulions mettre en application les connaissances théoriques acquises lors de notre formation : pouvoir les valider sur le terrain avait forcément quelque chose d’exaltant. Être nos propres ouvriers permettait aussi de diminuer les coûts de main-d’œuvre. Landry, un maçon, nous a accompagnés tout au long de la construction pour les fondations, la pose des bottes de paille, le mur 
en briques de terre crue (adobe).

    

Quel système constructif avez-vous choisi ?


Nous désirions utiliser des matériaux locaux et nous inspirer des savoir-faire anciens de la région. Simon est ingénieur structure et a passé un an de stage en Inde où il a travaillé sur des maisons en briques de terre crue. Il a ainsi pris goût au matériau terre. Nous avons donc choisi la terre comme matériau porteur pour sa capacité structurelle et la paille pour son excellente isolation. Une rareté aujourd’hui alors que terre et paille sont naturellement complémentaires. Les poteaux sont ainsi en terre locale et les murs en bottes de paille. Les fondations sont en pierre, les poutres et la charpente traditionnelle en bois. Nous avons réalisé d’importantes économies en utilisant ces matériaux naturels et locaux.

 

Quels conseils donneriez-vous à des personnes se sentant incapables de construire elles-mêmes leur habitation ?
 

Tout est possible et tout est réalisable. Mieux vaut quand même être accompagné sur les étapes clés comme pour la structure porteuse. Un artisan travaille plus vite, il vous montre les bons gestes et permet d’éviter les erreurs de mise en œuvre : car rien n’est plus frustrant que d’avoir à recommencer un ouvrage déjà réalisé.

 

Le résultat est-il à la hauteur 
de vos espérances ?

 

Je dirais, bien plus encore ! Nous vivons dans une maison bien sèche, chaleureuse et confortable. Mais au-delà de ses qualités thermiques, point sur lequel nous sommes tous sensibilisés aujourd’hui, nous découvrons à travers elle d’autres vertus majeures d’une habitation comme l’hygrométrie, l’hygiène de l’air, le phénomène de paroi chaude ou l’acoustique…

ENTRETIEN

ADʼA : L’architecture doit-elle s’ancrer dans un territoire à travers les ressources locales ?


M.R : Si la situation environnementale invite, en effet, à une construction au moyen de matériaux locaux et biosourcés, il faut cependant se méfier du fantasme de l’autarcie absolue en matière d’écologie de projet, car toute transformation d’une spatialité située inclut nécessairement un appel à des ressources extra-locales. De fait, le retour à l’autonomie constructive devrait s’organiser dans des réseaux de proximité territoriale incluant aussi bien constructeurs individuels qu’artisans ou industriels locaux, afin de créer une interdépendance vertueuse ancrant le projet de construction individuelle dans le territoire plus global qui l’environne. 
Plus raisonnablement, il s’agit d’une part, de viser une intégration des projets à des réseaux (humains, matériels, énergétiques…) d’échanges interlocaux, et d’autre part, de travailler intelligemment l’articulation entre artisanat et industrie. « L’ancrage dans un territoire » n’est pas qu’une question matérielle de ressources naturelles potentielles, mais un sujet avant tout culturel et humain, 
de savoir-faire, de traditions, d’éthiques et d’esthétiques. L’enjeu est de toujours repartir du territoire avec ses spécificités, ses forces et ses faiblesses, ses atouts et ses inconvénients – parmi lesquels comptent aussi les localités proches ! – ; pour que le local ne conduise jamais à un repli sur soi ou un enfermement, mais reste une pensée ouverte et en dialogue, 
en réinvention permanente. 

Peut-on parler de « résistance politique » à propos des constructions alternatives ?

 

Oui, en ce que les matériaux dits « naturels », artisanaux et de proximité, délaissant l’industrie des grandes majors du BTP, portent l’engagement d’une économie circulaire et localisée : le choix de ces matériaux sous-entend une posture politique tendant à valoriser les filières locales qui vont ainsi pouvoir se développer. 
Les choix constructifs représentent donc un levier d’action politique considérable, et les constructions alternatives deviennent des actes militants pour leurs porteurs de projets. Cela, d’autant plus que toute maison représente un investissement considérable pour une famille. C’est généralement notre première source de dépenses à l’échelle d’une vie. S’investir dans une technique alternative, c’est militer pour le développement concret d’une filière socio-économique plutôt qu’une autre – l’équivalent, dans la construction, de la « consom’action » : l’idée d’un impact politique par une attention renouvelée à ses dépenses. Un peu comme 
si on parlait, finalement, de « construction équitable » pour les territoires et leurs habitants humains et non-humains…

Entre tradition et modernité, comment inscrire l’acte de construire dans le temps ?


La culture constructive d’un lieu est par essence vernaculaire si elle est partagée par l’ensemble des habitants. Se perfectionnant dans le temps, elle devient un modèle et invente une tradition liée au patrimoine bâti. Dans le contexte actuel de la perte des savoir-faire artisanaux, l’enjeu est de réussir à fédérer à nouveau des communautés autour d’une méthode collaborative portant l’ambition d’une amélioration constante au fil du temps. Dans la lignée d’Ivan Illich, je crois qu’il faut porter une attention toute particulière aux capacités habitantes et vernaculaires, autant qu’à la manière dont les milieux habités peuvent s’avérer être des vecteurs de transmission et de développement de ces capacités.
À ce titre, la maison d’Anne et Simon est exemplaire en tant que réinterprétation d’une maison paysanne passée. Issue de la tradition constructive locale, la bauge utilisée pour la partie structurelle assure la stabilité de l’édifice. La paille, considérée comme déchet dans l’agriculture contemporaine, sert de remplissage des murs, apportant une excellente isolation. Le confort thermique obtenu relève d’une modernité affirmée, bien loin du modèle paysan traditionnel où les températures intérieures des habitats étaient très inférieures à celles d’aujourd’hui. Cette maison démontre avec pertinence que de nouveaux standards de construction contemporaine sont possibles à partir de modèles hérités du passé.

Comment le courant biorégionaliste répond-il à cette problématique ?

Le biorégionalisme propose de connecter systématiquement nos interrogations culturelles avec des situations naturelles et géographiques précises. Il interroge : en quoi chacun de nous participe-t-il, d’ores et déjà, à la vitalité (ou à la destruction…) d’un bassin-versant particulier de cette Terre ? 
En raccrochant les modes de vie à des écorégions naturelles, la pensée biorégionaliste vise à développer une écologie sociale populaire mieux consciente de ses impacts sur la vie terrestre sous toutes ses formes. C’est une éthique philosophique proche de l’écologie profonde autant qu’une proposition politique qu’on pourrait assimiler à l’écoanarchisme, fondée sur la décentralisation, la capacitation populaire, la démocratie participative et l’autonomie des territoires. 
Quid de l’architecture ? Les exemples ici évoqués fournissent d’intéressants exemples de ce que pourrait être l’architecture biorégionale qu’il nous reste encore à inventer pour notre début de XXIe siècle en souffrance. 

L'expert

Mathias Rollot

Mathias Rollot est architecte, docteur en architecture, auteur et traducteur. Maître de conférences et chercheur au LHAC de l’ENSA Nancy, il travaille sur les relations entre architecture, critique sociale et philosophie environnementale. Il est notamment l’auteur de L’Obsolescence (Métispresses), Critique de l’habitabilité (Libre & Solidaire) et Les territoires du vivant, un manifeste biorégionaliste (François Bourin).

Anatomies d'Architecture

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