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#10

Terre coulée

Sassenage, Isère (38)

"Le bon matériau

au bon endroit"

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Habitant
Xavier Moget

Architecte
Thomas Jay (Caracol)

Matériaux
Terre, bois et paille

Entreprise
Stéphane Robert (Coopérative Cabestan)

Surface
230 m2

Coût
1 480 euros/m2

Programme
Logement + local maraîcher

Livraison
Avril 2011

DÉCRYPTAGE

Acheminés depuis le port du Havre par camion transporteur, les trois conteneurs ont été implantés sur le solivage en bois avec une grue, le temps d'une journée

La couverture en polyester couvre 273m² de surface au sol. Elle offre des espaces extérieurs protégés et généreux sur les abords de la maison.

Un pied en ville, l’autre dans la nature : Sassenage est une commune située en périphérie nord-ouest de l’agglomération grenobloise. On y trouve encore, dominés par le majestueux massif du Vercors, des terrains agricoles où l’on pénètre comme dans une oasis de verdure. Sous les pieds s’étend à perte de vue cette autre richesse naturelle : de la bonne terre crue en quantité illimitée !

Xavier Moget, la terre, il connaît. Paysan-maraîcher à Sassenage, il y fait pousser ses légumes bios depuis des années. Quand il a voulu établir un hangar agricole et son logement sur le site de son exploitation, il avait son idée : parfaire l’accord entre son mode de vie quotidien et ses pratiques paysannes. 
Thomas Jay l'architecte de l'agence Caracol, lui a fait cette proposition : s’inspirer de la technique du pisé, une tradition du patrimoine local, en lui associant de nouveaux procédés afin de couler la terre pour en faire du béton ; et en utilisant la paille et le bois en matériaux complémentaires pour assurer un confort bioclimatique optimal. 
Caracol architecture a dessiné les plans, le chantier a démarré, Xavier et ses amis y ont participé. À l’arrivée, la maison dans les champs de Sassenage constitue l’un des premiers prototypes de terre coulée jamais réalisés. Elle ouvre des voies nouvelles en matière de construction : en démontrant qu’on peut faire du béton avec de la terre comme avec du ciment. Mais justement ! N’y aurait-il pas là un danger ? La technique de la terre coulée ne courrait-elle pas le risque de perdre ses vertus écologiques premières si elle se standardisait ? La maison dans les champs de Sassenage ouvre de nouvelles perspectives alléchantes pour la construction. Mais elle ouvre aussi un débat.

...

DÉCOUVRIR LA SUITE DU DÉCRYPTAGE

DE LA MAISON EN TERRE COULEE

Acheminés depuis le port du Havre par camion transporteur, les trois conteneurs ont été implantés sur le solivage en bois avec une grue, le temps d'une journée

La couverture en polyester couvre 273m² de surface au sol. Elle offre des espaces extérieurs protégés et généreux sur les abords de la maison.

ANATOMIE

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ENTRETIEN

Lʼexpert
Erwan Hamard

Géologue ingénieur à l'IFSTTAR (Institut français des sciences et technologies des transports, de l’aménagement et des réseaux), Erwan Hamard est mandaté par le ministère de la Transition écologique et solidaire pour coordonner l’élaboration du « Projet national » dédié à la construction en terre crue.

ADʼA : Pourquoi construire en terre crue ?

E.H    L’intérêt de développer la filière terre consiste en son faible impact environnemental et au fait qu’elle est capable d’employer des matériaux locaux peu transformés. La forte inertie de la terre et sa capacité à réguler l’humidité font également partie de ses grands avantages. 
Autre point important : la gestion des terres d’excavation. Le déchet terre représente le plus grand déchet en masse par habitant dans l’Union européenne. Chacun de nous est producteur d’un tas de 5 tonnes de déchets de terre par an en moyenne. 
Or, une bonne partie de cette terre pourrait être récupérée comme matériau de construction. 
En Bretagne par exemple, un quart de la terre mise au rebut chaque année pourrait servir à faire de la bauge (technique de construction terre traditionnelle), soit l’équivalent de la terre nécessaire pour construire la moitié des logements individuels en région Bretagne. Cette ressource presque illimitée mais peu exploitée existe alors que personne ne sait quels seront les matériaux encore à disposition pour nos habitats dans vingt ou trente ans. 
Nous ne savons pas non plus quels seront les énergies et les moyens de transport dont nous disposerons dans le futur. De plus, l’acceptabilité sociétale de l’exploitation de certains gisements n’est pas garantie (ouverture de carrières, exploitation des gravières, extraction des sables marins, ouverture 
de centres de stockages pour les terres d’excavation…). Autant d’incertitudes qui pèsent sur nos filières de construction aujourd’hui centrées autour d’un mono-matériau. Continuer à parier dessus apparaît risqué et peu résilient. Nous devrions plutôt nous inspirer des plantes et des animaux : en période de sécheresse prolongée, ceux-ci développent leur diversité génétique pour multiplier les chances de survie parmi leurs descendants. 
Nous devrions de même pousser à l’émergence de nombreuses filières constructives complémentaires au lieu de continuer à miser sur un seul matériau.

La terre coulée peut-elle être un axe intéressant pour développer la filière terre ?

 

La terre coulée est une nouvelle technique de construction en terre. Même si on la teste depuis quelques années, elle reste à l’état de prototype et est susceptible d’améliorations. Il est certain qu’il s’agit d’une technique plus rapide que les techniques anciennes de construction en terre. 
Cependant elle est généralement plus énergivore. Et, sur le long terme, développer une nouvelle technique de construction en terre n’a de pertinence, selon moi, qu’à condition de diminuer l’énergie « grise » par rapport à une construction conventionnelle en béton de ciment. De plus, la composition des matériaux reste parfois cachée, ce qui rend compliquée l’évaluation de son intérêt environnemental. Pour que la terre puisse couler, le squelette granulaire du matériau doit souvent être modifié par des corrections granulaires du même type que les formulations de bétons de ciment, ce qui implique l’emploi de sables et de granulats naturels. Pour permettre le décoffrage rapide du mur, l’ajout d’adjuvants minéraux (chaux/ciment) ou organiques est nécessaire. De ce fait, certains murs en terre coulée ont un impact environnemental identique à celui d’un voile béton, alors que leur résistance mécanique est bien moindre.

De mon point de vue, lorsque ce ne sont plus les argiles qui assurent la cohésion du matériau mais les liants minéraux, alors ces matériaux ne font plus partie de la famille de la terre crue, mais sont à rapprocher de celle des bétons de site. Pour avoir un ordre d’idée, un mur en terre crue construit en technique de bauge traditionnelle équivaut à quatre-vingt-dix fois moins d’énergie dépensée qu’un mur en parpaing. On peut se demander par ailleurs s’il n’y aurait pas une sorte d’effet de mode. En fait, il existe déjà des entreprises qui savent travailler la bauge, qui sont équipées pour, qui ont réalisé des chantiers, qui sont assurées pour réaliser des murs en bauge. Pourtant, il leur est très difficile de convaincre des collectivités comme des particuliers de construire des bâtiments en terre en se servant d’une technique ancienne. Les gens veulent du neuf, ils réclament des matériaux et des techniques modernes. Du coup, la terre coulée, qui reproduit en partie les méthodes utilisées pour le béton en ciment, apparaît comme plus moderne que la bauge, elle rassure. Mais est-elle vraiment une technique pertinente sur le long terme ? Rien n’est moins sûr.

L’industrialisation de la terre est pensée pour diminuer son coût. Est-ce qu’à l’inverse sa mise en œuvre traditionnelle ne serait réservée qu’à une sorte d’artisanat de luxe ?

Le schéma le plus classique pour financer la construction de son logement aujourd’hui est le suivant : « J’ai mon CDI, je me marie, je fais des enfants, je fais un crédit sur vingt ans pour faire construire une maison de 120 m2 à tel coût… » Mais on peut envisager de financer autrement sa maison. En renouant, peut-être, avec certaines méthodes qui ont eu cours pendant des siècles. 
Réfléchissons, par exemple, à comment se construisaient les bâtiments en terre au XIXe siècle. De prime abord, la réponse paraît simple et immuable : les paysans fixés sur leur terroir depuis des générations se transmettaient de père en fils le savoir-faire local (impliquant la connaissance des terrains inondables et des endroits où aller chercher la terre) pour construire leurs maisons en bauge. Mais en réalité, plusieurs cas de figure étaient possibles. 
Pour un petit bâtiment agricole, le paysan pouvait effectivement, grâce à son savoir-faire, prendre en main le projet tout seul avec juste l’aide de ses enfants et de ses voisins. Mais pour une ferme de plus grande taille réclamant des notions architecturales plus poussées, s’il en avait les moyens il engageait un homme de l’art, c’est-à-dire un maçon souvent secondé par un apprenti dont il payait le salaire tandis que lui et toute sa famille leur servaient de main-d’œuvre. Un riche propriétaire enfin, qui voulait édifier de nouveaux bâtiments de grande dimension, n’hésitait pas à payer très cher une équipe d’ouvriers qualifiés sans mettre lui-même la main à la pâte. 
À cette époque-là existaient ainsi des arrangements divers permettant de construire qui allaient de la totale autoconstruction au financement intégral. C’est vers ces modèles offrant une palette diversifiée de modes de construction et de financement que nous serions avisés de nous tourner à nouveau. 

EN CHIFFRES

3
C'est le nombre de conteneurs de 40 pieds 
(12 mètres) qui composent cette maison de 109 m².


3743 €
C'est le prix d'un conteneur, remis à neuf, découpé, préparé et transporté sur le site.


15 ans
C'est la durée de vie des conteneurs maritime 
en activité. Ils sont ensuite stockés 
dans des ports.


500 m2
De panneaux de liège de 5 centimètres 
comme isolant imputrescible posé à l’intérieur. 
Le liège provient du Portugal (distance parcourue : 1 600 km).

Profil habitant

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